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Des habitants de Varsovie brandissent des drapeaux européens et polonais en chantant « L'Ode à la joie » (l'hymne européen), lors d'une manifestation contre la nouvelle loi sur les médias publics, le 9 janvier 2016 (Wojtek Radwanski/AFP).

 

Repères

 

  • Superficie 313 000 km².

 

  • Population : 38,5 millions d’habitants.

 

  • Capitale : Varsovie.

 

  • Monnaie : le zloty.

 

  • Fête nationale : le 3 mai (fête de la Constitution de 1791), le 11 novembre (fête de l’indépendance).

 

  • Communautés religieuses : catholiques (87 %), orthodoxes, protestants.

 

 

 

« Le risque est grand de voir la Pologne devenir une ‘démocrature’ »

 

 

 

Actualisation du 14 janvier : A l’issue d’un débat au sein du collège de ses commissaires, la Commission européenne a décidé, mercredi 13 janvier, de lancer une procédure totalement inédite de « sauvegarde de l’Etat de droit » à l’encontre de la Pologne. Introduite dans le droit européen en mars 2014, cette procédure est activable quand apparaissent « des indications claires d’une menace systémique envers l’Etat de droit dans un Etat membre ».

 

12 janvier 2016

 

Depuis décembre, le nouveau gouvernement conservateur polonais s’efforce d’obtenir la mainmise sur les différents leviers du pouvoir. Après l'adoption d'une réforme controversée du Tribunal constitutionnel, il a voté à la hussarde, à la fin de décembre, une loi sur les médias publics qui fait des remous, non seulement dans le pays, mais aussi au-delà.

 

Inquiète de dérives « effrayantes » qui, selon elle, sont attentatoires à l’Etat de droit, l’Union européenne a menacé de mettre Varsovie « sous surveillance ». Quel chemin la Pologne est-elle en train de prendre ? Professeur de sciences politiques à l'Université Paris-Ouest-Nanterre-La Défense, Frédéric Zalewski livre son analyse. 

 

>> Que prévoit la nouvelle loi sur les médias publics et pourquoi est-elle contestée ?

 

Frédéric Zalewski : Cette loi prévoit, non pas une suppression, mais une réduction des compétences de l'équivalent polonais du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) français [le Conseil national de l’audiovisuel ou Krajowa Rada Radiofonii i Telewizji, KRRiT]. Désormais, le ministre du budget aura toute latitude pour nommer et révoquer le directeur de la télévision publique. Il disposait déjà de cette compétence, mais cela se faisait sur proposition du KRRiT.

 

Par ailleurs, les attributions du président de la télévision publique changent. Celui-ci pourra dorénavant prendre seul certaines décisions qui, jusqu’ici, l’étaient en conseil d’administration. Par exemple, il sera habilité à désigner directement les directeurs des antennes régionales de la télévision publique, sans procédure collective préalable. On assiste donc à une centralisation, à différents niveaux, du contrôle des médias publics.

 

Bien sûr, cette loi suscite l’ire de l'opposition parce qu'elle traduit une forme de reprise en main, de dérive autocratique qui s’observe d’ailleurs, de manière plus générale, dans la façon dont le PiS – revenu aux affaires à l’automne après huit ans de domination libérale – exerce le pouvoir. Cela fait craindre en filigrane une politisation accrue de la télévision publique.

 

>> Quel est le profil des opposants à cette loi ?

 

Il est assez difficile de répondre à cette question dans la mesure où l’opposition elle-même n'est pas monolithique. De fait, il existe plusieurs oppositions : celle représentée par les partis politiques, comme la Plateforme civique (PO) ou Nowoczesna (Moderne), dirigé par Ryszard Petru, et celle portée par les citoyens. Cette dernière est née principalement sur Internet grâce au Comité de défense de la démocratie (KOD), un mouvement fondé à l’initiative d’un inconnu, Mateusz Kijowski, mais qui a très vite rencontré un grand succès. Le KOD est à l’origine de toutes les manifestations qui agitent le pays depuis plusieurs semaines et qui ont lieu dans certaines grandes villes, généralement le samedi [le 9 janvier, près de 20 000 personnes ont ainsi défilé à Varsovie, selon les estimations de la mairie].

 

Pour l’heure, il n’y a pas de données fiables sur le profil des manifestants. Néanmoins, on peut penser que, comme dans toute société démocratique, il s’agit de personnes informées, politisées, qui s’intéressent aux affaires publiques et à la qualité de la démocratie représentative.

 

>> Comment la situation politique a-t-elle évolué en Pologne ces dernières années ?

 

La césure fondamentale s’est produite lors de la catastrophe de Smolensk (Russie), le 10 avril 2010 [l’avion qui transportait le président Lech Kaczynski et de nombreux hauts dignitaires polonais s’est écrasé lors d'une tentative d’atterrissage]. Ce drame a marqué un tournant en ce qu'il a permis au PiS de s'approprier un récit national victimaire. Le parti, en effet, a ancré le destin de « l’ère Kaczynski » et plus largement de la droite polonaise dans une sorte de récit qui, depuis le XIXe siècle, donne de la Pologne l’image d’une nation martyre, sentinelle de l’Occident et rempart de la chrétienté.

 

Cela a durci les clivages car, à l'époque, les libéraux du PO étaient au pouvoir [Donald Tusk, aujourd’hui président du Conseil européen, dirigeait le gouvernement]. Or, ils ont été accusés d’avoir mal réagi, de ne pas avoir voulu faire toute la lumière sur cet événement tragique. Les thèses conspirationnistes, selon lesquelles la Russie aurait sciemment attenté à la vie de Lech Kaczynski, n'ont fait qu'exacerber les tensions.

 

La théorie du complot a trouvé un écho d'autant plus favorable parmi la population – près de 40 % des citoyens estimeraient que des zones d'ombre demeurent sur cette affaire – qu'elle a été en grande partie propagée par Antoni Macierewicz, une personnalité entrée en politique il y a plus de vingt ans et qui jouit d’une très grande notoriété dans le pays. Sa présence dans l’actuel gouvernement, en tant que ministre de la défense, est le signe que le PiS va continuer à jouer sur les émotions et à user de la thématique martyrologique.

 

Par ailleurs, la Plateforme civique a été victime de l’usure du pouvoir. Cet essoufflement explique ses deux échecs successifs de 2015, à la présidentielle d’abord, en mai [Andrzej Duda, du PiS, a été élu], puis aux législatives, en octobre. Toutefois, son électorat est encore important dans la société polonaise.

 

>> Y a-t-il une volonté de vengeance du PiS par rapport au précédent gouvernement ?

 

Oui, le ton est nettement revanchard. A la Diète, on observe d’ailleurs de nombreux manquements à la « civilité parlementaire ». Deux raisons principales sous-tendent ce désir de vengeance. Comme je l’ai déjà dit, il y a la catastrophe de Smolensk. Ensuite, cela est lié au fait que la droite radicale polonaise, bien représentée par le PiS, s’est sentie comme dépossédée de la possibilité de façonner l’ordre politique démocratique après la chute du communisme, en 1989.

 

>> Quel est le programme du PiS ?

 

C'est un programme que l’on pourrait, à première vue, qualifier de populiste. Il est très conservateur sur le plan économique, mais cherche à obtenir l'adhésion des groupes populaires par le truchement de mesures de redistribution sociale. Les groupes étrangers et les banques sont clairement désignés comme l’adversaire principal.

 

Sur le plan diplomatique, les relations avec l’Allemagne voisine se sont nettement durcies du fait de la crise des réfugiés. Berlin, en effet, milite en faveur de l'accueil des migrants, tandis que l'opinion publique polonaise et la plupart des dirigeants politiques s'y opposent.

 

Le fait également que la presse allemande ait fustigé la réforme du Tribunal constitutionnel [la plus haute juridiction du pays, créée en 1982 et composée de 15 juges], en évoquant des manquements à la démocratie, a également provoqué de vives crispations. D’autant que Martin Schulz, le président du Parlement européen, a abondé dans ce sens. Tout cela a incité le PiS à réagir par des attaques germanophobes à peine voilées.

 

>> L’Union européenne a récemment haussé le ton face au pouvoir polonais. Se dirige-t-on vers un bras de fer durable entre Bruxelles et Varsovie ?

 

Tout dépend en réalité de la manière dont la situation va évoluer sur le plan intérieur. Pour l'heure, il est difficile de savoir jusqu'où le PiS est disposé à aller. Peut-être l'ignorent-ils eux-mêmes ?

 

>> La Pologne est-elle en train de prendre le même chemin que la Hongrie ?

 

Ce qui est sûr, c'est que la Pologne ne se trouve pas dans la même situation que la Hongrie et qu’elle ne dispose pas des mêmes armes que Budapest pour y faire face. Le PiS a commis une erreur stratégique en se hâtant de voter les lois sur le Tribunal constitutionnel et sur les médias publics. Cette précipitation a nourri l’inquiétude de l'exécutif européen. En Hongrie, les réformes ont été amenées plus lentement. En outre, le parti du premier ministre Viktor Orban, la Fidesz, est membre du parti populaire européen (PPE). Le PiS, lui, ne l’est pas. Il ne peut donc pas compter sur l’appui de ce parti de droite, influent dans les arènes européennes.

 

>> Existe-t-il des similitudes entre le chef du PiS, Jaroslaw Kaczynski, et le premier ministre hongrois, Viktor Orban ?

 

D’un point de vue idéologique, ils sont très proches. Tous deux font une lecture très anticommuniste des changements survenus après 1989 en Europe de l’Est. Ils considèrent que le postcommunisme a été en quelque sorte préempté, soit par les communistes eux-mêmes, soit par d'anciens membres de l'opposition démocratique eux-mêmes très proches des communistes. Leur credo politique peut finalement se résumer à la formule que Viktor Orban avait adoptée lors de son premier passage au pouvoir [de 1998 à 2002, en tant que chef du gouvernement] : « Faire moins qu'un changement de régime, mais plus qu’une alternance », autrement dit rompre clairement avec l’ordre politique installé au moment de la transition démocratique, en 1989. Les deux dirigeants se retrouvent aussi en matière d'exercice du pouvoir. Dans un cas comme dans l’autre, il les conduit à une espèce d'ornière autoritaire. A ce stade, le risque est grand de voir la Pologne évoluer vers un régime hybride, une sorte de « démocrature », mi-démocratie, mi-dictature.

 

Propos recueillis par Aymeric Janier

 

 

 

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