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Le président du Burundi, Pierre Nkurunziza, prononce un discours après avoir prêté serment pour un troisième mandat, au palais des Congrès de Kigobe, à Bujumbura, le 20 août 2015 (Griff Tapper/AFP).

Repères

 

  • Superficie 27 830 km².

 

  • Population : 11 millions d’habitants.

 

  • Capitale : Bujumbura (ex-Usumbura, à l’époque coloniale).

 

  • Monnaie : le franc burundais.

 

  • Fête nationale : le 1er juillet (en commémoration de la proclamation d’indépendance du 1er juillet 1962 vis-à-vis de la Belgique).

 

  • Communautés religieuses : chrétiens (majoritaires), animistes (11 %), musulmans (2 %).

 

 

 

Burundi : « Le processus génocidaire est en marche »

 

26 janvier 2016

 

Massacres, viols collectifs, heurts à caractère ethnique... Depuis que le président burundais, Pierre Nkurunziza, a annoncé en avril 2015 son souhait de briguer un troisième mandat – qu'il a obtenu trois mois plus tard, avec 69,41 % des suffrages –, le pays est en proie au chaos. D’après les Nations unies, les violences auraient déjà fait plus de 400 morts et poussé à l'exil près de 230 000 personnes.

 

Alors que l’ONU s’emploie à résoudre cette crise, pour l’heure sans résultats, d’aucuns craignent que le Burundi ne soit pris dans un engrenage fatal, à l’instar du Rwanda en 1994. Comment le pouvoir organise-t-il la répression des voix dissidentes ? Une médiation efficace est-elle encore possible ? L’avocat belge et spécialiste de l’Afrique des Grands Lacs Bernard Maingain livre son point de vue.

 

>> Quelle est aujourd'hui la situation des droits de l'homme au Burundi ?

 

Bernard Maingain : Elle est absolument désastreuse. Ceux qui, par leur voix, pesaient dans le débat sur les droits de l'homme ont été contraints à l’exil. C’est le cas notamment de Pierre-Claver Mbonimpa [figure de la société civile burundaise et fondateur de l’Association pour la protection des droits humains et des personnes détenues (APRODH)], qui a vu l’un de ses fils et l’un de ses gendres assassinés. Tous les contre-pouvoirs potentiels ont été éradiqués.

 

En matière de liberté de la presse, les radios les plus indépendantes ont été fermées, à l’instar de la RPA (Radio publique africaine), d'Insanganiro, de Bonesha ou de Radio-Télé Renaissance, présidée par Innocent Muhozi.

 

>> Qui porte la principale responsabilité des événements actuels ? Le chef de l’Etat, Pierre Nkurunziza, est-il le seul à blâmer ?

 

Non, car on ne se maintient pas seul au pouvoir. Pour y parvenir, il faut s'appuyer sur une coterie suffisamment puissante pour contrôler l'appareil judiciaire, l'appareil répressif et l'appareil militaire. Dans le cas du Burundi, il existe un noyau dur de personnes qui soutiennent activement la répression : le vice-président, mais aussi le président du Sénat, le ministre de la défense, celui des affaires étrangères... A cela s’ajoutent des réseaux en dehors de l’appareil d’Etat. Cela étant dit, le dernier mot revient au président Nkurunziza. S'il est un jour jugé devant une cour ou un tribunal, il ne pourra pas dire : « Je ne suis pas responsable, je ne savais pas ».

 

>> Pourtant, au début, Pierre Nkurunziza n’incarnait-il pas une forme d’espoir ?

 

Oui, après la signature des accords de paix d’Arusha (Tanzanie), en 2000, un nouveau processus a été lancé, qui a abouti à l’élection d’une majorité parlementaire CNDD-FDD [Conseil national pour la défense de la démocratie - Forces de défense de la démocratie] et l’arrivée au pouvoir de Pierre Nkurunziza, en 2005. La société burundaise était alors très enthousiaste et nombre de personnalités qui, aujourd’hui, se trouvent dans l’opposition se réjouissaient de voir toute forme d'exacerbation ethnique entre Hutu (majoritaires) et Tutsi (minoritaires) mise au rebut. En outre, le cadre juridique tracé à Arusha leur paraissait prometteur, car équilibré. Plusieurs chefs d’Etat de la région ont même soutenu cette mutation.

 

Mais je crois que le passé de Pierre Nkurunziza a fini par reprendre le dessus. Il n’est pas aussi facile de transformer un ancien militaire en dirigeant politique. Je pense que le fait qu’il ait vécu dans la rébellion explique son intransigeance actuelle. Il n’a pas su transcender la souffrance qu'il a ressentie en perdant son père (hutu), le député Eustache Ngabisha, tué en 1972 [A la suite d’une rébellion hutu, l’armée, dominée par les Tutsi, a procédé à une vague d’épuration parmi l’élite hutu]. Le cycle infernal et quasi pulsionnel de la violence s’est donc perpétué.

 

Enfin, il faut garder à l’esprit le fait que le Burundi et la région du Kivu sont en proie à une corruption endémique qui contribue à entretenir des situations de pourrissement politique. A cet égard, l’assassinat, en avril 2009, d’Ernest Manirumva, vice-président de l’Observatoire de lutte contre la corruption et les malversations économiques (OLUCOME), est éloquent.

 

>> Quelles méthodes le pouvoir utilise-t-il pour réprimer l’opposition ?

 

Principalement les exécutions extrajudiciaires, les enlèvements et la torture. Chaque jour, des cadavres sont jetés dans les rues après avoir été mutilés. La plupart des militants avec lesquels je suis en contact ont perdu toute confiance dans la capacité du procureur général du Burundi, Valentin Bagorikunda, à mener librement des enquêtes dès lors qu’elles portent sur des crimes commis par des membres de l’appareil d’Etat.

 

>> Comment la population réagit-elle ?

 

Aujourd'hui, l’ensemble de la société burundaise vit tenaillée par la peur. Les citoyens voient ce que le système est capable de faire. Ceux qui sont les plus exposés sont les policiers et les militaires fidèles aux accords d’Arusha et qui, pour certains, ont été les témoins d’actes atroces. Ils sont étroitement surveillés car le pouvoir redoute qu’ils ne basculent dans le camp adverse. Ce sont des témoins gênants pour l’avenir.

 

>> A plusieurs reprises, Pierre Nkurunziza a réactivé le clivage entre Hutu et Tutsi. Sa rhétorique est-elle comparable à celle utilisée au Rwanda en 1994 ?

 

Dès le début de la crise, le président a cherché à instrumentaliser la question ethnique pour ramener à lui la population dite hutu. Si l'on reprend les caractéristiques qui sont à la base du processus génocidaire – la stigmatisation, le développement du discours de la haine –, alors je crois que ce processus est en marche. Il suffit de lire ce qui est écrit sur les réseaux sociaux, que ce soit sur le mythe de l’empire Hima [selon ses défenseurs, les Tutsi chercheraient à dominer la région des Grands Lacs pour y instaurer un empire] ou sur les ambitions de Paul Kagamé, le président tutsi du Rwanda. Tout est vu à travers le prisme de l'ethnicité. Dans un discours qui a frappé les observateurs les plus avertis de la scène burundaise, le vice-président du Sénat est même allé jusqu’à utiliser la même expression que celle employée avant le génocide rwandais : « Il va falloir se remettre au travail ».

 

Toute la question, en réalité, est de savoir quand commence un génocide. Evidemment, nous n’en sommes pas à dix mille morts par jour. Mais, pas à pas, le pouvoir crée les conditions visant à déculpabiliser tout acte de violence qui pourrait être perpétré demain à l’égard des Tutsi. Ce qui suscite une énorme résistance au sein de la société civile burundaise, grâce notamment aux évêques.

 

>> Existe-t-il au Burundi des médias comparables à l’ancienne Radio Télévision Libre des Mille Collines, qui a joué un rôle-clé avant et pendant le génocide rwandais ?

 

Non. En tout cas, à ma connaissance, la RTNB (radio-télévision nationale du Burundi) n’a jamais employé le terme de « cafards » [vocable utilisé en 1994 au Rwanda par les extrémistes hutu pour désigner les Tutsi]. En revanche, j’ai eu des échos selon lesquels le processus de classification ethnique des enseignants avait commencé.

 

>> En cas d'embrasement généralisé, l’ONU serait-elle vraiment impuissante à protéger les civils, comme elle l’a avoué dans une récente note interne ?

 

La vérité est que l’on est face à quelqu’un [Pierre Nkurunziza] qui refuse tout dialogue. Regardez ce qui s’est passé lors de la visite de la mission du Conseil de sécurité de l’ONU à Bujumbura, la semaine dernière. Il n’y a pas eu une once d’ouverture.

 

>> Certains pays peuvent-ils encore offrir une médiation efficace au Burundi ?

 

Si médiation il doit y avoir, je suis convaincu qu’elle émanera des Etats de l’Union africaine. Eux seuls sont capables de faire pression sur le régime. Mais ne nous y trompons pas, cela se fera dans le rapport de force. Ce qui s’est passé le 11 décembre [des opérations de « ratissage » ont eu lieu dans les quartiers après plusieurs heures d’affrontements dans la capitale entre des assaillants et l’armée] était un message clair envoyé par le pouvoir à ses opposants : « Au moindre mouvement hostile, voilà ce qui vous attend ». C’était aussi un test pour sonder la réaction de la communauté internationale.

 

Propos recueillis par Aymeric Janier

 

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