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Etats-Unis - Pakistan : l'impensable rupture

28 septembre 2011

C'est une antienne bien connue, une petite musique de fond régulièrement entonnée, à tort, lorsque l'horizon diplomatique tend à s'obscurcir. Ballotté au gré de vents défavorables, le partenariat de circonstance américano-pakistanais, bâti sur les ruines encore fumantes du 11-Septembre, serait voué à une lente et douloureuse agonie. La semaine dernière, la chef de la diplomatie pakistanaise, Hina Rabbani Khar, a d'ailleurs brandi elle-même la menace : les États-Unis risquent de « perdre un allié » s'ils s'obstinent à accuser le Pakistan de soutenir les insurgés islamistes. Pour autant, la relation bilatérale perdure. Et il ne saurait en être autrement. Pourquoi ?​ ​

 

La première raison tient à un contexte géopolitique singulier. Nul doute qu'une rupture franche et brutale du lien patiemment tissé au fil des années par Washington et Islamabad laisserait le champ libre à Al-Qaïda et à ses épigones dans une région historiquement instable depuis la partition du sous-continent indien, en 1947. La nébuleuse islamiste, même privée de sa figure tutélaire et de plusieurs de ses hauts cadres opérationnels, possède encore de la ressource. Son pouvoir de nuisance en territoire pakistanais est d'autant plus élevé qu'elle peut compter sur le soutien sans faille d'un large éventail de groupuscules djihadistes, au premier rang desquels le Lashkar-e-Taïba (littéralement ​« l'Armée des pieux »).​​ ​ ​

 

Ce vivier de combattants opposés à toute forme de compromission idéologique avec l'Occident, effraie au plus haut point les États-Unis. De fait, les stratèges militaires de l'administration Obama ont bien compris que le prix à payer en cas de divorce, même mutuellement consenti, avec leur allié serait des plus lourds. Ils ne veulent pas courir le risque d'assister, impuissants, à un basculement du « pays des purs​ » sous la coupe réglée des islamistes radicaux, que les services de renseignement de l'ISI, véritables tenants du pouvoir, ont déjà du mal à dompter en dépit d'une évidente collusion. ​ ​

 

Kaboul deviendrait alors l'arrière-cour officielle du Pakistan dans sa guerre larvée contre ​« l'ennemi » indien et tous les ingrédients seraient réunis pour qu'une quatrième guerre éclate entre les deux puissances rivales du sous-continent, comme en 1947-1948, 1965 et 1971. Or, depuis la fin des années 1990, les États-Unis ont toujours usé de leur influence pour repousser cette éventualité. A cela s'ajoute la crainte d'une mise sous tutelle subreptice de l'arsenal atomique national (entre 70 et 90 têtes nucléaires, selon les estimations) par les mêmes djihadistes, scénario du pire qui ne cesse d'alimenter outre-Atlantique les peurs sécuritaires les plus irrationnelles. ​ ​

 

La deuxième raison est d'ordre stratégique. Aussi longtemps que la coalition internationale sera présente en Afghanistan – le calendrier de retrait doit, en principe, s'étaler jusqu'à la fin de l'année 2014 –, les États-Unis ne pourront faire l'économie d'une alliance avec le Pakistan. Le choix inverse reviendrait à se priver sciemment d'une plate-forme d'action précieuse, notamment pour l'acheminement d'armes et de troupes sur le terrain. Sans parler du renseignement, fondamental pour atténuer la menace que représentent certains mouvements radicaux, à l'instar du réseau Haqqani, vaste faction talibane autonome, très active de part et d'autre de la ligne Durand (frontière afghano-pakistanaise) et dans le collimateur des hiérarques américains. ​ ​

 

La troisième raison, enfin, relève de considérations économiques. Chacun à leur niveau, les États-Unis et le Pakistan ont un intérêt impérieux à préserver le volet financier de leur relation. L'enjeu est double. Du point de vue de l'Amérique, les généreux subsides versés annuellement à Islamabad – 7,5 milliards de dollars rien que pour la période 2010-2014 – se veulent un pari sur l'avenir. Il s'agit de promouvoir la paix par l'aide civile au développement, tout en cherchant à gagner les faveurs d'une classe politique sinon hostile, du moins largement méfiante. Pour le Pakistan, le soutien de Washington est un rempart contre le spectre, récurrent ces dernières années, d'un défaut de paiement qui préluderait certainement à un effondrement politico-institutionnel. Une hypothèse qui, là encore, serait susceptible de faire le miel des extrémistes de tout poil, à l'affût du moindre signe de faiblesse du régime d'Asif Ali Zardari pour passer à l'action. ​ ​

 

Malgré les doutes, les rodomontades et les incompréhensions, les deux pays sont donc condamnés à s'entendre. Du moins jusqu'à ce que la ​« guerre contre le terrorisme »​ lancée par George W. Bush à l'automne 2001 voie son accomplissement, à supposer que cela soit possible. Car tant qu'Islamabad demeurera fidèle à sa logique du ​« double jeu »​, Al-Qaïda continuera de représenter un péril latent, avec tous les risques que cela suppose, non seulement pour les intérêts occidentaux, mais aussi pour le devenir du Pakistan en tant que démocratie.​ ​

 

Aymeric Janier

 

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